INTERVIEW de René PIAT par Jean-Claude DARRIGADE

 

JCD : Par rapport à la période où vous étiez en activité, la cynophilie a-t-elle changé et sur quels points ?

La cynophilie a bien changé. Les chiens de concours ont désormais pris le pas sur les chiens de chasse. A l'époque on distinguait bien les disciplines : la grande quête qui est toujours d'actualité car elle représente toujours ce qu'elle doit être, c'est-à-dire un sport destiné à des sujets particuliers et la quête de chasse qui était destinée aux chiens de chasse. Les amateurs de chiens étaient avant tout des passionnés de chasse et leurs chiens étaient axés là dessus. Aujourd'hui je pense que toute la cynophilie tourne d'avantage  autour  de la compétition sportive que de la représentativité de la chasse.

 

JCD : Il me semble que le dressage actuel fasse intervenir de nouvelles notions dans la psychologie canine. Partagez vous ce sentiment ?

Je ne crois pas, bien au contraire. L'arrivée des outils de dressage tels que le collier électrique ou les boites d'envol ont permis une robotisation qui a effacé l'approche psychologique nécessaire avant leur apparition. Par exemple la canalisation des qualités naturelles du chien comme toutes les remontées d'émanations qui existaient autrefois ne sont quasiment plus pris en compte car le chien doit faire d'avantage son travail de recherche de façon mécanique on ne demande plus au chien d'être intelligent mais malléable.

 

JCD : Pensez-vous qu'il soit plus facile de faire un champion aujourd'hui ?

Plutôt oui car même si le grand nombre de chiens a stimulé la concurrence, la possibilité de gagner a elle aussi considérablement augmenté. Avant il n'était pas rare de prendre 5 à 6 points durant un parcours, la densité de gibier était telle que la sélection sur le terrain était rude pour les chiens et la mise en valeur du conducteur d'autant plus remarquée. Aujourd'hui un parcours correct et un point peuvent suffire à gagner dans la plupart des cas et je suis toujours autant surpris le soir au rendez-vous d'entendre dire qu'il y avait  trop de gibier pour que ça se finisse bien. De plus, le nombre de concours a tellement augmenté que les chances d'accéder à un titre de champion sont nombreuses et pas forcément par la "grande porte". A mon époque il n'existait qu'une seule et unique coupe d'Europe, celle de grande quête.

 

JCD : Le nombre de concours, le nombre de participants, le nombre de juge sont tous trois en augmentation. La conséquence est que plusieurs concours se déroulent le même jour. Pensez-vous que cela soit une amélioration ?

Je pense que la saveur de la victoire ne s'apprécie qu'à travers la concurrence. La division des programmes de chacun n'est pas un gage de qualité pour leurs victoires futures.

Amateurs et professionnels même combat ! Les vrais triomphes ne s’obtiennent que  toutes races confondues et non en comité restreint.

Comme les concours augmentent il faut bien nommer des juges. Si les vocations suscitées le sont pour la bonne cause c’est bien, si elle le sont pour vivre aux crochets de la cynophilie c’est beaucoup moins bien.     

 

JCD : vous l'avez constaté le nombre de dresseurs a littéralement explosé. Certains ne viennent pas en compétition. Pensez-vous que les succès en compétition soient un gage de réussite dans la vie professionnelle ?

La compétition reste une valeur sûre pour mesurer la compétence d'un dresseur. Néanmoins, les données ont changé car à l'époque mes résultats en fields traversaient la France et les retombées pour le dressage de chiens de chasse pratique étaient réelles. On traversait le pays pour m'amener un chien au dressage. Aujourd'hui je ne suis pas sûr que les résultats en concours aient encore le même poids pour l'activité économique d'un dresseur. Certains dresseurs n’ont plus besoin des fields pour ce faire connaître mais ils les ont pratiqués avant de se consacrer essentiellement au dressage du chien de chasse. Actuellement démarrer une carrière de dresseur sans faire de concours est certainement possible mais peut être plus longue à aboutir.

 

JCD : Pour les raisons que j'ai expliqué plus haut pensez-vous que la spécialisation des dresseurs soit souhaitable voire nécessaire ?

Je suis contre la spécialisation. J'ai été "étiqueté" de fait, spécialiste du pointer car à l'époque les compétitions n'étaient ouvertes qu'à eux. Ensuite ayant fait la majeure partie de ma carrière en grande quête, avec beaucoup de pointers et de setters, je n'ai pourtant jamais oublié que mon métier était d'abord dresseur de chiens d'arrêt de toutes races. A quoi bon montrer sa compétence si on ne peut le faire que de façon partielle ?

Il m'aurait paru peu concevable durant ma vie de ne pas gagner avec biens d'autres races comme j'ai pu le faire. Un dresseurs complet est un dresseur toutes races. 

 

JCD : La distribution d'une partie des engagements aux lauréats sous forme de prix en espèces a été supprimée. Pensez-vous que ce soit une erreur ?

La distribution peut être un sujet à réétudier. Aujourd'hui dans chaque sport où des professionnels se rencontrent il y a de l'argent alors pourquoi pas dans la cynophilie ?

L’époque des enveloppes avait un certain charme et il n’était pas rare que le gagnant du jours dilapide son gain pour payer une tournée générale. La convivialité était de mise… c’était une autre époque. Maintenant on offre à boire à son juge, les mœurs ont changé à vous de trouver l’erreur ?  

 

JCD : Durant vos années d'activité il y avait déjà  quelques concours sur gibier lâché. Leur nombre a aujourd'hui considérablement augmenté; Qu'en pensez-vous ?

Même si j'en ai fait je n'en pense pas grand-chose car ma carrière dans la cynophilie n'a eu lieu d'être qu'à travers le printemps en général et la grande quête en particulier.

Je suis persuadé que la meilleures des sélections passe obligatoirement par les concours de printemps. Les gibiers tirés permettent une approche différente du chien qui n’est pas négligeable mais trop c’est trop. Il faudrait supprimer les mauvais concours mais il n’y en a pas parait il ?    

 

JCD : René pourquoi n'avez-vous jamais souhaité devenir juge ?

Je n'ai pas voulu devenir juge car j'ai préféré continuer ma carrière et vivre ma passion jusqu'au bout. Ma vie c'est le dressage et la compétition alors ma place ne pouvait être que du côté des dresseurs.

 

JCD : Vous avez carte blanche pour traiter le sujet de votre choix ?

J’ai eu 4 enfants dans ma vie avec deux lices différentes. Deux d’entre eux sont dans le métier et s’entendent très bien au point de travailler ensemble en ce qui concerne l’entraînement et la présentation en fields. Je pense donc avoir reproduit en transmettant quelques qualités indispensables pour dresser du chien. Certes j’aurais souhaité leur transmettre aussi le virus de la Grande Quête mais je comprends parfaitement qu’elle ne fasse plus vivre son homme comme elle pouvait le faire autrefois.

En grande quête le client souhaite rapidement obtenir des résultats et pourtant il faut savoir attendre.

D’une manière générale le métier de dresseur de chien a perdu des artistes qui ont été remplacés par des besogneux d’une part et par des parasites d’autre part. Il n’y a que ceux qui travaillent fort qui pourront continuer à vivre de leur métier.